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Trajectoire · 8 août 2026 · 10h40

Roquette : la féculerie française qui rachète un géant US

En mai 2025, l'entreprise familiale Roquette a racheté la division pharmaceutique du géant américain IFF pour 2,85 milliards de dollars. Pour une fois, c'est le Français qui rachète l'Américain. Mais l'histoire ne dit pas ce qu'on croit : elle raconte la rencontre de deux façons opposées de faire grandir une entreprise.

Roquette rachète l'Américain : ce qu'une féculerie de 1933 a compris que les géants de la dette ont oublié

Image générée, à but illustratif

En 1933, deux frères négociants en grains, Dominique et Germain Roquette, hésitent. À la foire de Leipzig, ils ont le choix entre acheter du matériel de fonderie pour fabriquer des crucifix en cuivre, ou celui d'une féculerie de pomme de terre. Ils choisissent la fécule, et fondent à Lestrem, dans le Pas-de-Calais, une petite usine destinée à fournir l'industrie textile du Nord (Wikipédia). Quatre-vingt-douze ans plus tard, en mai 2025, cette même entreprise, toujours familiale, rachète la division pharmaceutique d'un géant américain coté à New York pour 2,85 milliards de dollars. Pour une fois, c'est le Français qui rachète l'Américain. Mais réduire l'affaire à ce renversement serait passer à côté de l'essentiel. Ce que cette opération raconte, c'est la rencontre de deux manières opposées de faire grandir une entreprise.

Le fait : une acquisition à contre-courant

Le 1er mai 2025, Roquette a finalisé le rachat d'IFF Pharma Solutions, la branche excipients pharmaceutiques du groupe américain International Flavors and Fragrances, pour 2,85 milliards de dollars, soit un multiple d'environ treize fois l'excédent brut d'exploitation de l'activité (communiqué IFF). L'opération, signée en mars 2024, fait entrer dans le giron de l'entreprise familiale nordiste une activité d'un milliard de dollars de chiffre d'affaires, mille cent salariés et une dizaine de sites de recherche et de production. C'est la plus grosse acquisition de l'histoire de Roquette. Elle a porté le chiffre d'affaires 2025 du groupe à 4,9 milliards d'euros, en hausse de 8 %, alors même qu'IFF Pharma n'a été intégré que sur les huit derniers mois de l'année (Roquette). Pour comprendre pourquoi elle a pu se faire, il faut regarder ce qui se passait, au même moment, des deux côtés de la table.

D'un côté, le géant qui a grossi trop vite

International Flavors and Fragrances est un cas d'école de croissance par acquisitions. Le groupe américain a racheté l'israélien Frutarom en 2018, puis fusionné en 2021 avec la division nutrition et biosciences de DuPont, une opération valorisée à plus de 26 milliards de dollars. En absorbant coup sur coup ces deux ensembles, IFF a doublé de taille, mais au prix d'une dette qui a explosé. Sa dette nette est passée d'environ 4 milliards de dollars fin 2020 à plus de 11 milliards fin 2021, portant son endettement à près de six fois son excédent brut d'exploitation, un niveau généralement associé à une entreprise sous tension (Dividend Power).

La suite est une longue convalescence. En février 2024, IFF réduit son dividende de moitié. Le groupe engage un plan de cessions d'actifs pour se désendetter, et la vente de sa division pharmaceutique à Roquette s'inscrit exactement dans ce mouvement. Détail qui dit tout du climat interne, le patron qui pilote ce recentrage est le troisième dirigeant d'IFF depuis 2022, et il déclare à la presse que le groupe ne referait jamais une acquisition du type Frutarom (Fortune). Autrement dit, IFF ne vend pas sa pharma parce qu'elle va mal, mais parce qu'il faut rembourser les paris d'hier.

Il serait injuste d'en faire une caricature. Les acquisitions d'IFF avaient une logique industrielle, et le groupe reste un leader mondial des arômes et parfums. Mais elles ont été financées par la dette et les actions au sommet du marché, juste avant que la remontée des taux d'intérêt ne rende cette dette bien plus lourde à porter. Le timing, plus que l'intention, a puni le géant.

De l'autre, la maison qui avance à son rythme

Face à ce vendeur contraint, Roquette est un acheteur qui a choisi son moment. Depuis 1933, l'entreprise a grandi par extension méthodique de son savoir-faire, de la fécule de pomme de terre à l'amidon de maïs puis de blé, des sirops de glucose aux polyols, et enfin aux protéines végétales. Ce dernier virage illustre sa manière de faire, patiente jusqu'à l'obstination, les premiers travaux de laboratoire sur le pois protéagineux datent de 1994, et il aura fallu attendre 2007 pour la reconversion complète d'un site en usine de protéines de pois, alors la seule au monde de ce type (Roquette). Treize ans entre l'intuition et l'industrialisation. Une durée qu'une entreprise sous pression d'actionnaires trimestriels aurait eu du mal à s'autoriser.

Là est le premier ressort de l'affaire. La division pharma d'IFF, ce sont des excipients, ces substances qui servent à administrer les principes actifs des médicaments. Or l'excipient est un cousin direct du métier d'origine de Roquette, l'amidon et ses dérivés en sont depuis toujours. IFF revend un actif qu'il avait lui-même hérité de la fusion DuPont, sans l'avoir bâti. Roquette le rachète parce qu'il prolonge ce qu'il construit depuis quatre-vingt-dix ans. L'un se déleste d'une pièce rapportée, l'autre récupère un morceau qui s'emboîte dans son histoire.

Le vrai mécanisme : grandir sans céder le contrôle

Reste une question. Comment une entreprise familiale, qui a toujours refusé d'ouvrir son capital, trouve-t-elle près de trois milliards pour une acquisition ? C'est ici que Roquette a fait un choix révélateur. Plutôt que de vendre des parts, le groupe a réalisé en novembre 2024 la première émission obligataire de son histoire, 1,2 milliard d'euros levés sur les marchés, une opération sursouscrite plus de deux fois et demie (Roquette). L'entreprise a levé de la dette, mais pas n'importe comment, en gardant la totalité de son capital en famille.

Ce mouvement s'accompagne d'un autre, moins visible. Pour mener cette opération, la famille, qui préside toujours le groupe avec Édouard Roquette à sa tête, a confié la direction générale à Pierre Courduroux, l'ancien directeur financier du semencier américain Monsanto, rompu aux grandes manoeuvres financières internationales. Le modèle familial ne s'est pas replié sur lui-même, il est allé chercher les compétences des géants pour jouer dans leur cour. La discipline patrimoniale n'a pas signifié l'entre-soi, mais l'appropriation des outils de la finance mondiale au service d'une stratégie dont la famille garde la décision.

Ce que cette trajectoire montre

Il serait facile, et faux, de conclure que la tortue a battu le lièvre. Roquette a payé cher son pari. L'opération a fait bondir sa dette nette de 237 millions d'euros fin 2024 à près de 2,4 milliards fin 2025, portant son levier à 3,48 fois l'excédent brut d'exploitation, et le groupe a terminé l'année sur une perte nette de 265 millions d'euros, plombé par les coûts d'acquisition et des dépréciations (Le Journal des Entreprises). L'intégration d'une activité pharmaceutique américaine reste un chantier dont personne ne connaît encore l'issue, et le groupe vise un désendettement d'ici 2027. IFF, de son côté, n'est pas un cancre, mais une entreprise qui a fait des choix audacieux dans un contexte de taux bas, et qui les paie dans un contexte de taux hauts.

Ce que l'affaire donne à voir, ce sont deux paris opposés sur le temps. L'un se juge au trimestre, cherche la taille vite, quitte à s'endetter lourdement, et doit parfois se délester dans la douleur. L'autre se juge à la génération, avance à la vitesse de son savoir-faire, et accepte d'entrer à son tour dans le rouge une année pour saisir un actif qu'il attendait. Aucun des deux n'est vertueux par nature, et aucun n'est à l'abri. Simplement, dans un monde où l'argent est redevenu cher, la patience d'une féculerie de 1933 vaut soudain plus qu'on ne le croyait, et c'est elle qui, cette fois, tenait le chéquier.

Sources : communiqués IFF et Roquette sur l'acquisition d'IFF Pharma Solutions ; résultats annuels 2025 de Roquette et Le Journal des Entreprises ; communiqué Roquette sur l'émission obligataire de novembre 2024 ; Fortune et Dividend Power sur l'endettement d'IFF ; Roquette sur l'histoire du groupe.

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