En juillet 2026, la France a inscrit dans la loi l'objectif de doubler ses réserves d'eau agricole d'ici 2035. Cette décision est l'aboutissement de près de dix ans de choix, de recours et d'affrontements. Le premier été de sécheresse qui la suit en constitue le premier test réel, et il divise autant qu'il éclaire.

Image générée à but illustratif
Le 21 juillet 2026, le Parlement a adopté une loi d'urgence agricole dont l'un des articles centraux fixe un cap précis, doubler les volumes de stockage d'eau pour l'agriculture d'ici 2035 (France 24). En apparence, une mesure technique de plus dans un texte qui en compte beaucoup. En réalité, l'aboutissement d'un choix stratégique que la France mûrit depuis près de dix ans, celui de faire du stockage de l'eau sa principale réponse à la sécheresse. Quelques semaines plus tard, l'été le plus sec depuis des années a mis ce pari à l'épreuve grandeur nature. Ce test ne tranche pas le débat. Il l'éclaire.
La loi du 21 juillet ne se contente pas d'un objectif chiffré. Elle facilite la construction d'ouvrages de stockage d'eau, y compris dans certaines zones humides, assouplit le cadre réglementaire des prélèvements et renforce la présence des agriculteurs dans les instances locales de gouvernance de l'eau (Franceinfo). Le texte a divisé jusqu'au sein du gouvernement, la ministre de la Transition écologique s'étant publiquement démarquée de ce volet, estimant qu'il modifiait l'organisation du partage de l'eau au-delà de l'urgence à laquelle il devait répondre. Trois groupes de gauche ont saisi le Conseil constitutionnel. Pour comprendre pourquoi une mesure de stockage soulève de telles tensions, il faut remonter le fil.
La trajectoire commence bien avant cet été. Dès 2017, les agences de l'eau valident des financements publics pour des projets de réserves de substitution, ces bassins de stockage remplis en hiver par pompage dans les nappes ou les cours d'eau, pour irriguer l'été. Le projet le plus emblématique, dans les Deux-Sèvres, prévoit 16 réserves portées par une coopérative regroupant plusieurs centaines d'agriculteurs, pour un coût de l'ordre de 60 millions d'euros, financé à environ 70 % par des fonds publics (L'Info Durable). Après plusieurs années de recours, le tribunal administratif de Poitiers autorise le projet en mai 2021, en réduisant le nombre de réserves et les volumes prélevés.
Le sujet devient alors l'un des plus conflictuels du pays. Les rassemblements de Sainte-Soline, en octobre 2022 puis en mars 2023, tournent à l'affrontement et font des blessés parmi les manifestants comme parmi les forces de l'ordre. En mars 2023, le gouvernement présente un Plan Eau. En 2026, le débat parlementaire sur la loi d'urgence agricole rouvre la question, article par article, au terme de centaines d'amendements. D'un côté du fil, une décision publique qui s'installe et se renforce. De l'autre, une contestation qui ne faiblit pas. La loi de juillet 2026 est le point où cette décision se grave dans le marbre législatif.
Ce qui rend ce dossier si difficile à trancher, c'est que les deux camps ne parlent pas de la même chose. Pour ses défenseurs, réunis autour de la FNSEA, des Jeunes Agriculteurs, des chambres d'agriculture et de la Coopération agricole, le raisonnement est celui d'une assurance. Stocker l'eau l'hiver, quand elle est abondante, pour sécuriser les récoltes l'été, quand elle manque. Le président des Jeunes Agriculteurs résume la position en une formule, l'accès à l'eau est souvent la meilleure assurance récolte que l'on ait (La France Agricole). Dans cette lecture, le stockage est une condition de la souveraineté alimentaire, et le refuser revient à condamner des exploitations.
Pour ses opposants, réunis autour de la Confédération paysanne, de collectifs et d'une partie de la communauté scientifique, ces ouvrages posent trois problèmes. Ils sont remplis par pompage dans des nappes déjà fragiles, ce qui déplace le problème plutôt que de le résoudre. Ils bénéficient à une minorité d'exploitations tout en étant financés majoritairement par de l'argent public. Et ils entérinent un modèle agricole gourmand en eau au lieu de le faire évoluer. Une organisation environnementale chiffre l'argument, même généralisées, les retenues n'économiseraient qu'une faible part de l'eau agricole, alors qu'une petite fraction seulement des surfaces cultivées est irriguée (WWF France). Dans cette lecture, le stockage est une adaptation en trompe-l'oeil.
L'été 2026 offre, pour la première fois, un test réel à ces ouvrages dans un contexte de sécheresse sévère. Et les chiffres sont têtus. Dans le Marais poitevin, la réserve de Mauzé-sur-le-Mignon, l'une des plus anciennes du secteur, contenait plus de 200 000 mètres cubes au 10 juin. Le 14 août, il n'en restait que 2 000, selon les données du Système d'information sur l'eau du Marais poitevin (Reporterre). Plusieurs réserves voisines étaient à sec dès le début du mois d'août. Sur une bassine du secteur, l'évaporation a représenté environ 1 300 mètres cubes par jour entre la mi-juin et la mi-juillet, soit l'équivalent de la consommation quotidienne d'une ville de près de 10 000 habitants, partie en vapeur avant même d'irriguer.
Ces chiffres nourrissent l'argument des opposants sur l'évaporation. Mais ils appellent une précision que les défenseurs mettent en avant, une réserve qui se vide n'est pas nécessairement une réserve qui échoue. Là où elles étaient pleines, plusieurs ont bel et bien servi à irriguer au coeur de l'été, remplissant la fonction pour laquelle elles ont été creusées. Une partie de l'eau disparue à Mauzé a été prélevée par les cultures, pas seulement évaporée. Le débat porte donc moins sur le fait que les bassines se vident, ce qui est leur usage, que sur la part perdue en évaporation et sur le niveau de remplissage atteignable après des hivers eux-mêmes plus secs. Dans les Deux-Sèvres, département emblématique du dispositif, les autorités locales ont fait état de rendements très dégradés sur plusieurs cultures, avec ou sans réserves.
Il faut se garder de conclure à la place du réel. Le stockage de l'eau n'est ni la solution miracle que certains décrivent, ni l'imposture que d'autres dénoncent. C'est un pari, désormais inscrit dans la loi et engageant des centaines de millions d'euros d'argent public, dont le premier test grandeur nature laisse une trace concrète, des réserves vidées avant la fin de l'été et une part de l'eau stockée partie en évaporation, sans que cela invalide les cas où elles ont bel et bien irrigué.
Ce que la trajectoire donne à voir dépasse la question des bassines. C'est la difficulté d'une décision publique prise pour le long terme dans un domaine où le climat change plus vite que les ouvrages ne se construisent. On a choisi une réponse, on l'a défendue, contestée, financée, gravée dans la loi, sur près de dix ans. Et c'est le climat, pas le législateur, qui en éprouve la pertinence, un été après l'autre. La question que ce dossier laisse ouverte est celle que se posent, en creux, tous les décideurs confrontés à l'incertitude, comment engager des milliards sur une infrastructure de long terme quand la donnée même qu'elle doit affronter, la disponibilité de l'eau, devient chaque année plus imprévisible.
Sources : France 24 et Franceinfo sur la loi d'urgence agricole ; L'Info Durable sur le projet des Deux-Sèvres ; La France Agricole pour la position des organisations agricoles ; WWF France pour la position des opposants.
Signé : La Rédaction Parlons Business
Chaque semaine, un fondateur, une PME, une décision. Nos interviews ancrent les analyses dans la réalité du terrain.
Voir les interviews
Trajectoire
Trajectoire
Trajectoire
Chaque semaine, l'économie française décodée : décryptages, interviews, analyses. Directement dans votre boîte email.